« C’è ancora domani » : droit de vote et violences domestiques

Certaines membres de la Campagne ROSA à Liège sont allées voir ce film au cinéma Churchill et ont décidé de partager avec vous ce qu'elles ont vu et retiré comme analyse du film. Il met bien en avant les difficultés liées à la condition féminine de l'après-seconde guerre mondiale en Italie.

Le personnage principal, Delia, est une femme au foyer qui vit dans un appartement avec son mari, un homme violent, et leurs 3 enfants.

Delia enchaîne des petits boulots chez la cordonnière, le fabriquant de parapluie, fait des piqûres aux vieilles personnes, et lave et sèche les vêtements de clients. Mais l’argent qu’elle gagne est tous les soirs contrôlé et collecté par son mari qui la rabaisse quand ça ne lui semble pas satisfaisant. D’ailleurs, il la bat quand elle n’accomplit pas les tâches à la hauteur de ce qu’il lui demande.

Paola Cortellesi, la réalisatrice de ce film, a fait le choix de nous présenter les scènes de violences domestiques sous forme de danse ; une façon peut-être de rendre celles-ci supportables, sans pour autant en atténuer les faits.

Delia lutte tous les jours

Un jour, alors que Delia revient joyeusement avec du chocolat (nouveau et rare plaisir de cette époque d’après-guerre), son mari, Ivano, s’imagine qu’elle a échangé son corps pour l’obtenir. Ce qui nous a sauté aux yeux, c’est qu’elle n’essaie même pas de le convaincre que ce n’est pas vrai ; on a l’impression qu’elle se dit que ça ne sert à rien (peut-être qu’elle a déjà essayé étant plus jeune). On lit la résignation*1 dans ses yeux, elle a abandonné tout espoir qu’il change.

Pour que les membres de sa famille aient tous ce dont ils ont besoin, Delia lutte tous les jours contre l’épuisement du travail, mais aussi contre les violences conjugales de son mari.

Mais ce n’est pas tout, Delia doit aussi s’occuper de son beau-père, un homme alité vivant sous le même toit. Celui-ci va aussi participer activement aux violences sexuelles et sexistes à l’encontre de Delia, malgré qu’elle lui accorde son temps et des soins au quotidien *2. Delia est vue par son beau-père comme étant une « bonne ménagère », mais « son problème, c’est qu’elle parle trop » dit-il. Il conseillera un jour à son fils de ne pas la frapper tout le temps. À première vue, on pourrait croire qu’il en éprouve une certaine pitié, voire empathie. Mais on se ravise lorsqu’il dit « qu’il en a marre d’entendre ses cris et ses pleurs »…

Même si ce que l’on déploie ici est un tableau infernal où Delia semblerait enfermée, beaucoup de résilience et de force sont dégagées de son personnage. L’espoir est un sentiment qu’on percevra surtout lors de la découverte d’une lettre qui pourrait tout changer.

On sent une tension constante entre les membres de la famille. Le père surveille, contrôle et réprime ses enfants et sa femme. Il n’y a ni amour ni affection donnée par cet homme. Même si les violences sur les enfants ne sont pas explicitement montrées*3, les violences commises sur Delia impactent de près les enfants. L’ainée comme les plus petits savent bien quand leur père va frapper : ils se lèvent chacun.e de table et vont dans leur chambre.

Les scènes à la maison se passent principalement autour de la table à manger. C’est aussi là qu’elle se fait frapper, là qu’il la rabaisse. C’est autour de la table qu’ils se retrouvent en tête à tête, où ils discutent de l’argent récolté, de l’école, la nourriture, etc.

Le mariage

Un jour, sa fille, Marcella, annonce vouloir se fiancer à un garçon de la classe moyenne. Delia et Ivano sautent de joie. Le père va jusqu’à crier dans tout le quartier « Ma fille va se marier à un bon, elle ne sera plus une misérable comme vous tous ! »

Ce qui ressort de cette phrase, c’est d’abord le côté objet qu’il donne à sa fille : finalement, son mariage n’a aucune valeur si ce n’est l’argent. Par conséquent, elle n’a pas non plus de la valeur ; elle est juste l’objet principal d’un échange économique entre 2 familles. Cette phrase violente montre un rejet de sa propre classe et une volonté de sortir de la misère.

Delia espère elle aussi un avenir meilleur pour sa fille. Mais en observant les deux tourtereaux, elle va se rendre compte que le fiancé de sa fille rentre déjà, comme son mari et son beau-père, dans le cercle de la violence. En effet, il lui impose de ne plus se maquiller, puisque d’après lui, se maquille c’est vouloir plaire aux autres, aux hommes. Elle décide alors de parler à sa fille : « il n’est pas trop tard pour toi » lui dit-elle. Ce à quoi sa fille lui répond : « Pour toi non plus, il n’est pas trop tard ».

Pour sa fille, plus que pour elle, elle soulève ciel et terre pour que son avenir soit différent du sien. Une complicité évidente apparaît entre elles durant tout le film, passant de la tendresse à la frustration, la colère et l’incompréhension, souvent visible dans les yeux de Marcella.

Utiliser sa voix

Si, tout au long du film, on imagine que la lettre mystérieuse qu’a reçue Delia va lui permettre de partir loin de son mari violent, on apprend finalement qu’il s’agit d’une invitation à aller voter… Pour la première fois de sa vie ! En effet, c’est en 1945 que les femmes obtiennent le droit de vote en Italie.

Delia ne fuit donc pas. Elle utilise sa voix. Voter est présenté comme un moyen d’émancipation pour les femmes qui n’avaient encore jamais, à cette époque, pu donner leur avis. Elles se rendent donc toutes aux urnes pour qu’elles puissent, enfin, avoir un impact légitime sur la vie publique et politique.

Et c’est Marcella, qui au dernier moment et après avoir déjà joué un rôle dans la prise de conscience de sa mère, va lui tendre le bulletin de vote. Elles ont toutes les 2 rompu le cycle de la violence pour rejoindre le groupe de femmes qui, elles aussi, vont briser les barrières des dominants pour un futur plus juste et heureux.

Au niveau du contexte politico-historique

En 1946, les femmes en Italie obtiennent le droit de vote après des années de lutte localement, mais aussi sur le plan international pour être considérées comme des citoyennes à part entière. Ces luttes se menaient parallèlement à d’autres pour plus d’indépendance financière (salaire décent…) indispensable à leur survie. On ne pouvait plus leur refuser ce droit et donc, le droit à être une citoyenne active après. Elles ont, d’une part, joué un grand rôle dans la résistance contre le fascisme. D’autre part, ce sont elles qui ont fait tourner l’économie du pays pendant que les hommes étaient au front.

Le suffrage universel de l’année 1946 avait aussi pour objectif de choisir entre conserver une monarchie qui avait participé à installer le fascisme en Italie ou voter pour une république. La république a gagné de peu. L’apport de la voix des femmes à un changement de système a été déterminant.

Au niveau économique, dans la pratique, les femmes devront encore attendre quelques années pour voir de réelles avancées comme avoir son propre compte en banque, avoir ses propres biens, etc. Le droit de vote était donc une voie d’entrée pour les femmes dans la politique. Combiné à des luttes, cela a amélioré leur situation économique et favorisé leur émancipation dans la société et aussi au niveau personnelle.

Pour conclure

On terminera en affirmant que le combat des femmes et de toute minorité opprimée a été crucial dans l’obtention de droits et de plus de justice sociale, et le sera encore tant qu’il le faudra.

 


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