Pour l’émancipation des femmes, luttons contre les bas salaires

La démonstration de force des travailleuses de Glasgow a bénéficié d’une grande solidarité : 600 éboueurs - presque exclusivement masculins - ont ainsi refusé de franchir le piquet de grève et n’ont pas rejoint leur poste de travail, en dépit des menaces de leur direction. Cette solidarité est indispensable pour renforcer la lutte. On ne se libère pas seules de l’oppression, mais collectivement et par la solidarité. Les grévistes se partageront 567.000.000€ d’indemnités et les syndicats travailleront avec les autorités à l’élaboration d’un système de rémunération équitable. Ce combat pourrait en inspirer bien d’autres au Royaume-Uni et ailleurs.

Début novembre, le front commun syndical des services publics locaux bruxellois lançait un plan d’action avec arrêts de travail de deux heures, grèves et actions devant les conseils communaux notamment contre les bas salaires, qui sévissent tout particulièrement dans les secteurs majoritairement féminins. Deux semaines plus tôt, le personnel municipal de Glasgow (Écosse) s’était engagé dans une lutte historique contre les inégalités salariales entre travailleuses et travailleurs de même grade. C’était la plus grande grève pour l’égalité salariale depuis celle des ouvrières de Dagenham en 1968 ! À l’occasion du 8 mars et des appels à la grève de différents caractères pour cette Journée internationale de lutte pour les droits de femmes, concentrons-nous sur ces luttes exemplaires qui redonnent des couleurs au leitmotiv des syndicats : la solidarité.

Glasgow : 567 millions d’euros d’indemnités !

En 2006, un nouveau système d’évaluation des emplois a été mis en place pour remédier aux inégalités salariales. ‘‘Au lieu de cela, il a enraciné la discrimination en rémunérant les emplois à prédominance féminine, tels que la restauration et le nettoyage, moins que les emplois à prédominance masculine, comme la collecte des ordures’’, ont expliqué les grévistes dans le journal Guardian, en raison d’un système ‘‘complexe qui pénalise les personnes travaillant à horaires irréguliers’’. Après 12 ans de conflit, les quelque 8.500 employées communales (dans les soins à domicile, les écoles et les crèches, les services de nettoyage et de restauration) sont entrées dans l’Histoire en octobre dernier avec une grève de 48 heures.

La grève a débuté avec la pause de nuit du 23 octobre 2018. Dès le petit matin, les grévistes ont organisé des centaines de piquets de grève devant les écoles primaires, les crèches, les dépôts de nettoyage et les bâtiments municipaux. La participation à la grève était réellement massive. L’appel à la grève n’avait pas été lancé de manière abstraite, ces 48 heures avaient fait l’objet de plusieurs semaines de préparation avec une réelle volonté de blocage pour faire valoir leur revendication clairement énoncée : l’égalité salariale au travers d’une rémunération qui permette de vivre dignement et une sérieuse indemnisation.

La journée s’est clôturée par une manifestation de 10.000 personnes colorées de milliers de drapeaux, de banderoles et de pancartes syndicales. Sur les trottoirs, les habitants applaudissaient le cortège, démontrant qu’ils avaient été immunisés à la traditionnelle propagande anti-grève des médias. Les femmes représentaient 90% du contingent puisqu’elles sont massives dans les secteurs à bas salaires concernés par la négociation, mais leurs collègues masculins faisaient, bien entendu, également partie du combat. Les discours ont d’ailleurs illustré cette volonté d’unité : “Fini de monter les hommes et les femmes mal payés les uns contre les autres. (…) Les conseillers municipaux qui se disent de notre côté doivent nous prendre au sérieux. (…) Je n’ai pas besoin que le directeur général nous dise que notre travail est important s’il n’est pas prêt à le valoriser vraiment” a déclaré Shona, aide-soignante et déléguée syndicale.

Cette démonstration de force a bénéficié d’une grande solidarité : 600 éboueurs – presque exclusivement masculins – ont ainsi refusé de franchir le piquet de grève et n’ont pas rejoint leur poste de travail, en dépit des menaces de leur direction. Cette solidarité est indispensable pour renforcer la lutte. On ne se libère pas seules de l’oppression, mais collectivement et par la solidarité. Les travailleurs d’autres secteurs, qui gagnaient un salaire horaire jusqu’à 3,4€ supérieur à celui des travailleuses du même grade dans les secteurs municipaux ‘‘féminins’’ (soit 4.543€ par an), ont rejoint la lutte. Cette solidarité de classe est d’une grande importance, c’est de cette manière que l’on peut remporter l’égalité. Sans cela, les secteurs précaires et à bas salaires tendent à s’élargir et à faire pression sur les secteurs traditionnellement ‘‘mieux’’ rémunérés.

Au final, les grévistes se partageront 567.000.000€ d’indemnités, correspondant rétroactivement à toutes ces années de différences de salaires avec leurs collègues masculins. Une fois les indemnités versées, syndicats et autorités travailleront ensemble à l’élaboration d’un système de rémunération équitable. Ce combat pourrait en inspirer bien d’autres au Royaume-Uni et ailleurs.

Le parallèle entre le combat de Glasgow et celui du personnel des communes, des CPAS et des hôpitaux publics de Bruxelles saute aux yeux. Ces travailleuses et travailleurs sont au beau milieu d’un plan d’action crescendo pour l’augmentation de tous les barèmes de 10%, pour la réduction du temps de travail avec embauches compensatoires et sans perte de salaire, pour le rétablissement de la prime de fin d’année et pour l’amélioration des conditions de travail pour un service public de qualité. Le secteur est majoritairement féminin.

Tout comme à Glasgow, plusieurs revendications sont officiellement soutenues par les partis établis de gauche, sans que leur politique ne suive… Les exigences syndicales doivent être la pierre angulaire de toute négociation pour aboutir à une coalition de gauche. Sur plusieurs lieux de travail, des arrêts de travail sont prévu le 8 mars comme suite logique de cette lutte pour le respect des travailleuses et des travailleurs.

Une grève des femmes ou une grève féministe ?

A Glasgow, l’objectif de la grève était très clair : l’égalité salariale grâce à l’augmentation des salaires les plus bas. En Belgique, il faut nous en prendre à l’expansion constante des nouveaux secteurs à bas salaires, en plaçant par exemple le secteur des titres-services et des accueillantes d’enfants sous contrôle du secteur public. De cette manière, l’accès à ces services serait garanti à toutes celles et ceux qui en ont besoin (et pas seulement aux personnes qui peuvent se le permettre) tandis que le personnel bénéficierait d’un véritable statut, d’un bon salaire et de bonnes conditions de travail.

En Belgique, un collectif a mis en avant la nécessité d’une grève le 8 mars contre le sexisme et c’est encourageant de voir du monde se mobiliser sur cette thématique. Cependant, l’objectif premier des initiatrices du ‘‘Collecti.e.f 8 Maars’’ se limite à ‘‘visibiliser le travail des femmes dans la société’’ et à démontrer que ‘‘quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête’’. Leur appel à la grève vise exclusivement les femmes. Elles ne souhaitent d’autre part pas seulement une grève du travail salarié – un instrument de pression sur les négociations salariales – mais aussi une grève de toutes les autres tâches effectuées par les femmes.

Essayer de trouver des solutions sans l’autre moitié de la population et sans s’opposer clairement aux femmes de la classe bourgeoise ne conduira pas à des améliorations. Au contraire : les divisions vont s’accroître et l’exploitation facilitée. Cette stratégie entretient le manque de clarté concernant la source du sexisme : les hommes ou une société divisée en classes sociales par définition inégalitaire, comme le capitalisme aujourd’hui ? Les meilleurs alliés des femmes dans la lutte contre l’oppression, l’exploitation et l’austérité qu’elles subissent avec grande violence, ce sont leurs collègues. A l’inverse, comme le disait Lénine en 1918, ‘‘l’expérience de tous les mouvements de libération a montré que le succès d’une révolution dépend du degré de participation des femmes.’’

Une ‘‘grève des tâches domestique’’ est effectivement susceptible de déclencher des discussions au sein des couples sur la répartition des tâches ménagères. Pourquoi ne serait-ce pas le cas dans une lutte commune contre l’inégalité ? Et à quoi pourrait ressembler une grève des tâches domestiques dans les familles monoparentales (soit pas moins d’un tiers des familles bruxelloises) ? A une grève de la faim des enfants ? Voulons-nous nous limiter à une solidarité intrafamiliale ou reconstruire une solidarité au niveau de l’ensemble de la société en développant des services publics de qualité et accessibles à toutes et tous ?

Ce n’est que par des actions collective de solidarité que nous pourrons promouvoir de meilleurs services publics avec des investissements publics massifs dans les soins de santé, la garde des enfants, l’enseignement, les soins aux personnes âgées, les soins aux personnes handicapées, etc. C’est aussi de cette manière que nous pourrons exiger une augmentation du salaire minimum et une réduction collective du temps de travail (sans perte de salaire, avec embauche compensatoire et réduction des cadences) qui non seulement permettra l’indépendance économique des femmes, mais améliorera aussi l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et mettra également un terme au chômage qui oblige non seulement de très nombreuses femmes à accepter des emplois précaires.


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