Coronavirus. les femmes migrantes utilisées comme boucs émissaires

L’annonce d’une contamination importante au Covid19 dans une structure d’hébergement pour réfugiés s’est accompagnée d’une rumeur : certaines des femmes hébergées dans ce centre se prostitueraient. Les médias et le gouvernement ont attisé cette rumeur qui rend ces femmes migrantes responsables de la propagation du virus.

Il y a seulement quelques jours, dans une centre pour réfugiés du Péloponnèse, dans le sud de la Grèce, 150 personnes sur 397 ont été testées positives au Covid19. Il s’agit d’un hôtel réquisitionné et géré par l’Organisation Internationale pour la Migration (une ONG sous la direction de l’ONU). Parmi les personnes contaminées, 148 sont des demandeurs d’asile, auxquelles il faut ajouter une travailleuse de l’hôtel et un travailleur de l’ONG. Ce n’est pas la première fois que des cas sont identifiés dans un camp de réfugiés en Grèce ; c’est au moins le troisième, et ce n’est pas une surprise.

Des camps surpeuplés

D’une capacité de 3000 personnes, le camp de Moria en compte, par exemple, plus de 12.000 ; même problème dans les camps des cinq îles grecques dont la capacité totale est de 6095 places, mais où 37.424 personnes s’y entassent. Dans la plupart des camps, les demandeurs d’asile vivent sous tentes, par groupe de plus de 5 personnes. Les sanitaires sont partagés par des dizaines, voire des centaines de personnes ; l’accès à l’eau est limité, parfois à quelques heures par jour. Les migrants n’ont vraiment pas les moyens d’observer les règles basiques d’hygiène et de distanciation. Ils sont malnutris et il n’y a parfois qu’un ou deux médecins pour plus de 2000 ou 3000 personnes, en particulier sur les îles.

Les conditions étaient déjà inhumaines avant la crise sanitaire du Covid19. Depuis le début de cette dernière, aucun gouvernement n’a consacré des fonds suffisants, ni pris de mesures adéquates pour décongestionner les camps, ni pour améliorer les conditions de vie et d’hygiène. Or, dans le cadre du Covid19, cette situation devient très dangereuse non seulement pour les réfugiés, mais aussi pour le reste de la population ; il suffit qu’un travailleur dans le camp soit contaminé, pour que le virus se propage à tous les villages environnants. Les mesures du gouvernement se limitent à des instructions générales sur les règles d’hygiène telles que se laver les mains et désinfecter les poignées de portes, observer les distances (!) et ne pas sortir des camps.

Sexisme et racisme : gouvernement et médias en sont complices

Mais, ce cas précis de la structure d’hébergement dans le Péloponnèse et la contamination d’une grande partie de ses résidents par le coronavirus est particulière. En effet, peu après la publication des chiffres de contamination, une rumeur s’est rapidement propagée : certaines femmes hébergées dans cet hôtel se prostitueraient. Cette information n’était (et n’est d’ailleurs toujours pas) confirmée, ce qui n’a pas empêché les médias de la diffuser à travers le pays. Les médias ont attisé la haine et le sexisme en l’accompagnant d’un discours sexiste et raciste. « [elles ne sont] même pas masquées« , “elles sont sales”, “elles le font exprès pour contaminer les Grecs”, “il s’agit d’une bombe hygiénique” ou encore “voici le genre d’étrangers qui viennent chez nous”.

C’est un discours qui met tout le poids de la propagation d’un virus sur le dos des femmes migrantes dans une situation précaire, peut-être contaminées par le Covid19, avec un accès très limité aux soins. En outre, dans un grand besoin d’argent et de nourriture, ces femmes sont susceptibles d’être les victimes d’un trafic d’êtres humains.

Le gouvernement a réagi en confinant l’hôtel ; on ne sait pas si et comment les malades seront traités ou soignés, s’ils seront hospitalisés si nécessaire, s’il y aura des mesures de surveillance, de nettoyage et de prises de distances (nombre de personnes par chambre, isolement des personnes contaminées des autres).

Les médias n’ont pas cherché à vérifier la véracité des faits et l’existence des prétendus clients, et le cas échéant, de les tracer, les tester et les isoler à leur tour, si nécessaire. Seules les femmes sont montrées du doigt et condamnées. Selon les médias, ce seraient elles qui ont contaminé les clients – et pas l’inverse ! Selon eux, les coupables sont les femmes, pauvres, étrangères, prostituées ; les clients sont, par contre, présentés comme innocents, ignorants et victimes. Pire encore, personne ne s’inquiète de la situation dans ce centre d’hébergement pour réfugiés, ou les autres camps d’ailleurs !

Et ce n’est pas la première fois que cela arrive ! En 2012, des femmes toxicomanes, prostituées et séropositives avaient étaient accusées de “tentatives de lésions corporelles graves”, parce qu’elles n’avaient pas utilisé de préservatif – à la demande des clients ! – mais ça les médias et le ministre avaient omis de le mentionner. Ces femmes avaient été intimidées et même agressées : leurs noms et photos avaient été publiés sur le site de la police, rendant leurs vies (et celles de leur familles et enfants) intenables – en particulier pour celles originaires de petits villages dans la province. Au moins l’une d’entre elles, au moins, a fini par se suicider avant le procès.

Un système de santé en ruine

En Grèce, le système national de santé est très affaibli suite à des années de politiques d’austérité sous la tutelle du FMI et de l’Union européenne. Les énormes coupes budgétaires ont provoqué une pénurie de matériel de base, un manque criant de personnel et de moyens. Selon le syndicat des médecins, il faudrait engager 10.000 personnes immédiatement pour répondre à l’urgence actuelle. Et au total, il faudrait encore 30.000 membres du personnel (médecins, infirmiers et personnel de nettoyage) pour que les hôpitaux puissent être à la hauteur des besoins d’une population de presque 11 millions.

Si la Grèce ne compte pas beaucoup de victimes du Covid19, c’est grâce à l’introduction précoce du confinement (seul moyen pour combattre la pandémie sans système de santé public performant), ainsi qu’à la limitation des déplacements de et vers l’étranger hors période touristique. Tel qu’il est, le système de santé est très affaibli et incapable de soigner la population locale. Ses services sont donc totalement inexistants pour les demandeurs d’asile qui, de toute façon n’y ont pas accès.

Stop à la stratégie de « diviser pour mieux régner »

C’est toujours plus facile et politiquement rentable d’attiser les réflexes conservateurs d’une société, surtout lorsque cette société est en détresse économique ou en état de peur collective. L’establishment politique et médiatique optent pour la victimisation des auteurs et la culpabilisation des victimes, tout en cachant leurs propres responsabilités et la faillite de leur système.

Le racisme et le sexisme sont utilisés par les politiciens pour cacher les vrais responsables de cette crises sanitaire. Tout comme durant la crise économique d’il y a dix ans, où les immigrés étaient déjà tenus responsables des différents maux tels que l’augmentation du chômage, ils et elles sont aujourd’hui désignés comme des vecteurs privilégiés de la propagation du virus.

Des investissements publics massifs sont vitaux

  • Il est indispensable d’exiger des investissements publics massifs dans les services publics et notamment dans les soins de santé : engager du personnel ; du matériel de protection pour le personnel et les patients, du matériel médical et davantage de lits.
  • Ce n’est pas la faute des immigrés s’ils ont dû quitter leurs pays ; ils ont fui la guerre ou des conditions dangereuses, la misère et la faim. La situation de tous les immigrés (demandeurs d’asile, sans-papier,…) doit également être régularisée. Ils et elles doivent recevoir un permis de séjour légal pour avoir des droits et ne pas être à la fois bouc émissaires et victimes de la crise. Ils pourront ainsi trouver un travail, tendre à une vie digne et contribuer à la collectivité.
  • Des hôtels et des centres de vacances doivent être réquisitionnés pour mettre à disposition un logement pour toutes les personnes qui en ont besoin, parallèlement à un plan de construction massif de logement sociaux. Ces structures d’hébergement doivent être propres et permettre l’accès à l’eau, aux sanitaires, à du matériel de protection, à de la nourriture en suffisance et aux soins de santé.
  • Les femmes migrantes sont massivement victimes de trafic d’être humains, de harcèlement, de viol et ont besoin d’être soutenues. Elles doivent également recevoir le soutien nécessaire : médical, psychologique et financier.

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